Chemin de sapins 2.0
Après avoir été retiré par la Sépaq, le chemin de sapins sur le fleuve Saint-Laurent vient de refaire son apparition, invitant de nouveau les marcheurs à fouler la glace.
Décidément, le chemin de sapins sur le fleuve Saint-Laurent aura fait couler de l’encre cette année, et pour cause, que de rebondissements!
Installé anonymement une première fois à la fin janvier, ce chemin, qui balise une traversée informelle vers les Îles-de-Boucherville, avait été retiré par la Sépaq à la mi-février.
Or, cette semaine, les irréductibles petits points verts ont refait surface. Un phénomène qui divise autant qu’il rassemble, soulevant des enjeux de sécurité, de liberté, de droit d’accès au parc et d’origines mystérieuses.
Sécurité
Ces petits points verts qui émergent du fleuve enneigé sont en réalité des repères plantés dans la glace, censés indiquer un passage suffisamment solide pour supporter le poids des marcheurs. Mais malgré son apparence rassurante et sa fréquentation régulière, il est important de rappeler que ce chemin n’est ni balisé ni supervisé par la Ville ni aucune autorité. « La Ville ne balise aucun chemin sur le fleuve Saint-Laurent et ne vérifie pas l’épaisseur de la glace, déclare Josianne Marcotte, cheffe de service aux communications de la Ville de Boucherville. Elle ne peut donc, en aucun cas, garantir que celle-ci est sécuritaire. »
D’autant plus que cet hiver a été marqué par de nombreux redoux, qui ont une incidence directe sur la résistance de la glace. Rien que la semaine dernière, les températures ont varié de plusieurs dizaines de degrés, atteignant même des valeurs positives.
La Sépaq
Il y a quelques semaines, la Sépaq avait pris l’initiative de retirer le chemin de sapins, qui offrait un accès direct aux îles et permettait aux marcheurs d’y pénétrer sans se procurer de droit d’entrée. Simon Boivin, responsable des relations médias de la Sépaq, explique que cette décision visait « à éviter que les sapins donnent un faux sentiment de sécurité et incitent des gens à traverser sur un pont de glace dont l’accès n’est pas recommandé, tout en faisant respecter la réglementation du parc national ».
Une décision qui n’a pas fait l’unanimité auprès des citoyens, à l’instar de Gilles Rivet, marcheur du Saint-Laurent. « Pour moi, résident de Boucherville et membre de la Sépaq depuis plus de deux décennies, cela faisait au moins dix ans que je n’avais pas vu le fleuve gelé à cet endroit, permettant une si jolie traversée. Je comprends que plein de gens aient été ravis de ce cadeau de la nature. »
Selon ce Bouchervillois, la Sépaq n’avait pas l’autorité pour retirer les sapins installés sur le fleuve, ceux-ci ne se trouvant pas sur son territoire. « Quelle tristesse de voir la Sépaq, une société d’État, faire preuve d’aussi peu de créativité et d’une approche aussi cavalière avec les citoyens. Je ne crois pas une seconde que ce soit par souci de sécurité citoyenne qu’elle a ainsi procédé. »
Relativement au retour du chemin, la Sépaq affirme vouloir « poursuivre sa sensibilisation à travers l’affichage installé sur place et les interventions de ses gardes-parcs patrouilleurs auprès des visiteurs », précise Simon Boivin.
Mystérieuses origines
Si le sujet divise, il rassemble aussi autour d’un mystère. Tout le monde se pose la question « Qui est à l’origine de ce chemin de sapins? ». De nombreuses hypothèses circulent sans qu’aucune ne puisse être confirmée. « Nous ne savons pas qui est à l’origine de cette initiative », déclare Josianne Marcotte au nom de la Ville. Il en va de même pour la Sépaq.
Pour certains, ce sont les pêcheurs qui en seraient responsables, pour d’autres, des agriculteurs ou bien de simples citoyens. « J’ignore qui est à l’origine de ce chemin, mais je crois que ce sont des pêcheurs, mentionne Gilles Rivet. Pour s’assurer que la glace est suffisamment sécuritaire, ils en mesurent l’épaisseur au moyen d’un gros vilebrequin actionné par un moteur à essence. »
Il est d’ailleurs étonnant de constater, en discutant avec les dizaines de marcheurs qui empruntent chaque jour le tracé, que plusieurs croient encore que la Ville est à l’origine du balisage.
Une pratique historique
Une chose est certaine : cette pratique ne date pas d’hier. Comme l’expliquait René Coutu, membre de la Société d’histoire des Îles-Percées, dans une précédente chronique consacrée aux modes de transport à Boucherville au XIXe siècle, le fleuve a longtemps été un axe de déplacement privilégié en hiver.
En 1857, un pont de glace reliant Boucherville à Longue-Pointe constituait l’un des moyens les plus économiques et rapides pour se rendre à Montréal. À l’époque, déjà, le trajet était balisé à l’aide d’arbres, permettant aux cochers comme aux marcheurs les plus audacieux d’emprunter le passage.
Le chemin de sapins visible aujourd’hui, à l’intersection des boulevards Marie-Victorin et de Montarville, apparaît ainsi comme l’héritier direct de cette tradition hivernale.
