Derrière les banlieusardises
Les banlieusardises bouchervilloises rassemblent près de 35 000 membres. Au fil des ans, le groupe est devenu une véritable place publique virtuelle où les Bouchervillois s’entraident, recommandent des commerces et débattent sur des enjeux locaux.
Au tout début, le groupe réunissait Pascale Lavoie, Sarah Larochelle et leurs conjoints. Douze ans plus tard, près de 35 000 personnes y recommandent un commerce ou débattent d’un enjeu municipal.
L’aventure a commencé en 2014, alors que Pascale Lavoie et Sarah Larochelle étaient toutes deux en congé de maternité. Elles étaient « à la recherche d’un projet près de [leurs] valeurs », raconte Pascale Lavoie. C’est ainsi qu’elles ont recréé, en ligne, « l’entraide et les échanges entre voisins qui existaient autrefois les dimanches à l’église », résume-t-elle.
Le projet a toutefois rapidement dépassé leurs attentes. À ses débuts, le groupe ne réunissait que les deux administratrices et leurs conjoints. « Au départ, on était quatre. Puis, on s’est rendu compte rapidement qu’on avait quelque chose de très gros », se souvient Sarah Larochelle. Les fondatrices ne s’attendaient ni à un tel engouement ni à ce que leur initiative prenne autant d’importance à Boucherville et dans la région.
Devant la croissance rapide du groupe et le temps nécessaire à sa gestion, les deux fondatrices ont fait appel à Marie-Ève Lebrun en 2015. « Je passais au moins quatre heures de ma journée à gérer des interactions », raconte Pascale Lavoie. L’arrivée d’une troisième administratrice est alors devenue nécessaire pour répartir cette charge de travail bénévole devenue considérable.
Un travail de modération
Le travail des administratrices commence par la révision de chaque publication soumise au groupe. Elles s’assurent que son contenu respecte les règles, vérifient certaines informations en cas de doute et refusent les messages susceptibles de nuire à une personne ou à un commerce. Comme les commentaires ne nécessitent pas d’approbation préalable, elles doivent ensuite surveiller les discussions, intervenir lorsqu’elles dérapent et retirer les propos irrespectueux. « On se consulte souvent par rapport aux publications. Avec les années, on a acquis une expérience qui nous permet de dire qu’un message n’a pas sa place », explique Pascale Lavoie.
Ce travail de modération, réalisé bénévolement, expose toutefois les administratrices au mécontentement de certains membres. Le refus d’une publication ou la suppression d’un commentaire peut ainsi provoquer des réactions importantes et parfois, des attaques personnelles envers les administratrices. C’est d’ailleurs en raison de ces menaces directement dirigées contre les administratrices que Sarah Larochelle s’est retirée du groupe.
Une place publique virtuelle
Pour Camille Alloing, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM, ces groupes ne remplacent pas les conseils municipaux ni les consultations publiques. Ils constituent plutôt un espace complémentaire où il est plus facile de prendre position.
« Prendre la parole dans un groupe Facebook, c’est quelque chose qui est moins impliquant que parler en public, par exemple dans un conseil municipal », explique-t-il.
Le professeur met néanmoins en garde contre la tentation de considérer les discussions du groupe comme le reflet de l’opinion de tous les Bouchervillois. Seule une minorité des membres publie ou commente sur les réseaux sociaux, selon lui. Il ajoute que les algorithmes des réseaux sociaux déterminent les contenus auxquels chacun est exposé et peuvent ainsi amplifier certains sujets ou certaines opinions au détriment d’autres. « Il y a un principe assez simple : non, il n’y a pas de représentativité en ligne », tranche Camille Alloing.
Le futur
Après plus d’une décennie d’existence, les administratrices estiment que le groupe a atteint une certaine maturité. Son avenir dépendra de la participation des Bouchervillois. « C’est le groupe qu’on administre, mais ce n’est pas nous qui produisons le contenu. Le futur du groupe dépend des intentions de la population », souligne Marie-Ève Lebrun.
Pour Camille Alloing, il est important de rappeler que les échanges se déroulent sur une plateforme appartenant à une entreprise privée. Même si le groupe est administré et modéré par des citoyennes, son fonctionnement demeure dépendant des règles, des algorithmes et des intérêts commerciaux de Facebook. Le chercheur invite donc les pouvoirs publics à réfléchir à la création d’espaces numériques communautaires qui ne dépendraient pas de ces plateformes privées.
