Des ingénieurs prêts à s’installer au Québec, mais bloqués à la porte
Entre besoins de main-d’œuvre et règles d’immigration, un couple d’ingénieurs français peine à trouver une porte d’entrée au Québec.
Les entreprises québécoises disent avoir besoin de travailleurs qualifiés. De leur côté, Alix Routier et son mari sont prêts à venir.
Tous deux ingénieurs français, ils cumulent plus de 15 ans d’expérience dans l’industrie et souhaitent s’installer au Québec, sur la Rive-Sud, avec leurs deux enfants. Pourtant, malgré leurs démarches auprès d’entreprises, le couple peine à décrocher un emploi qui lui permettrait de concrétiser son projet d’immigration.
« C’est difficile de trouver la porte d’entrée. » – Alix Routier
Une recherche d’emploi
Pour cette famille française, le Québec n’est pas une destination choisie sur un coup de tête. Le lien avec la province remonte à plusieurs années. Les parents d’Alix Routier y ont travaillé pendant six ans en 1988 et ont même, par la suite, possédé une maison à Boucherville de 2008 à 2016. « On s’est adapté, on s’est intégré et on a adoré ça, souligne la mère de famille. J’ai fait mon adolescence là-bas. »
Le lien familial avec la région est d’ailleurs toujours bien présent. Ses deux frères, installés au Québec et aujourd’hui citoyens canadiens, résident à Sainte-Julie, où ils ont construit leur vie et fondé leur famille. Aujourd’hui, c’est au tour d’Alix de vouloir y retourner pour s’y établir. Avec sa petite famille, elle souhaite faire de Sainte-Julie, ou de ses alentours, leur nouveau point d’ancrage. « J’ai toujours une petite partie de moi qui me rappelle au Québec. », souligne-t-elle.
Problème, alors que, dans le même temps, le Regroupement des chambres de commerce du Grand Montréal vient de publier une étude sur le besoin crucial de main-d’œuvre au Québec, le couple fait face à un mur de verre. Sans visa, ils ne trouvent pas d’emploi. « On a compris que ce serait difficile de s’installer si on n’avait pas trouvé un emploi, mais encore fallait-il trouver un employeur prêt à entamer des démarches », regrette Alix Routier, qui a entamé ses recherches il y a maintenant presque deux ans. « C’est difficile de trouver des compagnies prêtes à se lancer dans la démarche, c’est difficile de trouver la porte d’entrée. »
Depuis plusieurs mois, le couple multiplie les démarches auprès d’entreprises de la Rive-Sud, sans résultats. Parmi celles-ci figure Alstom, dont le siège social régional et le centre de développement de produits sont situés à Saint-Bruno-de-Montarville. En septembre 2025, l’entreprise avait annoncé être à la recherche de plus de 150 candidats pour différents postes, notamment en ingénierie et en gestion de projet. « Nos profils correspondaient à la demande, mais on n’a pas eu de nouvelles, souligne Alix Routier. C’est un exemple parmi tant d’autres. »
Un manque de main-d’œuvre
La situation survient alors que la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) et la Chambre de commerce et d’industrie de la Rive-Sud (CCIRS) alertent en parallèle sur la pénurie de main-d’œuvre qui touche plusieurs secteurs d’activité.
Interrogé à ce sujet, Jean-François Lévesque, président-directeur général de la CCIRS, nous explique que « le principal problème n’est pas nécessairement l’absence de candidats ou de besoins. C’est souvent la complexité et l’imprévisibilité du parcours entre les deux. »
L’étude réalisée par le Regroupement des chambres de commerce du Grand Montréal montre notamment que 85 % des entreprises sondées embauchent ou prévoient embaucher des personnes immigrantes, principalement parce qu’elles ne trouvent pas suffisamment de travailleurs localement. Pourtant, 73 % considèrent l’incertitude entourant les politiques d’immigration comme un obstacle majeur. « Pour une entreprise, particulièrement une PME, recruter quelqu’un qui se trouve encore à l’étranger représente un risque, souligne Jean-François Lévesque. Elle doit investir du temps et des ressources dans une démarche dont les délais et parfois l’issue sont difficiles à prévoir. »
Le Regroupement des chambres de commerce du Grand Montréal appelle en ce sens le gouvernement à revoir et à assouplir ses mesures en matière d’immigration qui, comme dans le cas d’Alix Routier et de son mari, rendent complexe pour une main-d’œuvre qualifiée de se trouver un emploi pourtant bien présent. « Il faut d’abord mieux arrimer l’immigration économique aux besoins réels du marché du travail et rendre les parcours plus simples et prévisibles pour les candidats comme pour les employeurs », déclare Jean-François Lévesque.
Le président-directeur général de la CCIRS précise que la demande ne sous-tend pas un retour à une croissance sans balises de l’immigration, mais à une gestion plus ouverte et mieux contrôlée. « L’enjeu est de corriger les resserrements et les contraintes qui empêchent aujourd’hui des entreprises d’accéder aux compétences dont elles ont besoin, tout en ciblant davantage l’immigration économique, qualifiée et francophone. »
Sans cela, un paradoxe dont sont victimes aussi bien les entreprises en manque de main-d’œuvre que les travailleurs qualifiés, comme Alix Routier et son mari, subsistera au détriment de l’économie québécoise. « Le paradoxe actuel, c’est que nous avons des entreprises qui cherchent des compétences et des travailleurs qualifiés qui souhaitent venir contribuer à notre économie, mais pas toujours des parcours suffisamment simples et prévisibles pour permettre aux deux de se rencontrer. »
Pour cette famille, le paradoxe est particulièrement frappant : elle souhaite venir au Québec, elle y possède déjà des attaches, elle dispose d’une expérience professionnelle correspondant à des secteurs où des besoins de recrutement sont annoncés, mais elle peine à franchir la première étape.
