Justice alimentaire
Entre vergers, épiceries et centres d’aide, la chaîne de solidarité du GRAAL relie les surplus alimentaires de Boucherville aux besoins criants de Longueuil.
C’est dans une fraîche matinée de fin d’automne, un lundi, que le journal rejoint Richard Dufour devant le bâtiment du Centre d’action bénévole de Boucherville (CABB). Il décharge, à l’aide d’un autre bénévole, d’immenses caisses de pommes glanées la veille dans un verger de Boucherville. Nous le suivons jusque dans les cuisines du CABB, point de départ d’une longue journée de récupération de surplus et de distribution dans les banques alimentaires. Il y dépose ses pommes avant de reprendre la route, entre deux sourires.
« D’un côté, les gens ont faim, et de l’autre, la bouffe est là, mais elle pourrit. » – Richard Dufour
Le GRAAL
Richard Dufour est le fondateur du Groupe de glanage englobant les amis de l’agglomération de Longueuil (GRAAL), un collectif de bénévoles engagé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire.
Originaire de Boucherville, comme la majorité des bénévoles du GRAAL, Richard récupère les surplus de la ville pour les apporter dans les quartiers pauvres de Longueuil, où le manque de nourriture est criant. « À Boucherville, c’est le contraire d’un désert alimentaire », nous dit-il en démarrant son camion.
« Nous, dans le fond, on prend les surplus d’une ville riche, Boucherville, puis on va les porter dans les quartiers défavorisés de Longueuil », déclare le bénévole, qui dédie sa retraite à sa nouvelle activité solidaire.
Cinq fois par semaine, parfois plus, il prend la route pour ramasser et distribuer les surplus à ses frais. « On a déjà eu une subvention, mais on l’a perdue. Donc, depuis ce temps-là, je le fais à mes propres frais : je fournis la camionnette et on a des bénévoles qui font des tournées. »
Le GRAAL, qui compte une dizaine de bénévoles, est spécialisé dans la récupération, le glanage et la répartition des denrées.
« On glane et on répartit entre les banques alimentaires. Il y a aussi certains commerces qui nous confient leurs surplus », résume M. Dufour en nous conduisant vers le prochain point de récupération. « On ne sait jamais ce que l’on va ramasser. Je sais juste que quand c’est dans le truck, il faut que ça ressorte la même journée. »
Récupérer
Notre prochain arrêt est l’épicerie Metro Sabrevois, qui nous ouvre ses portes. En arrière-boutique, dans les entrepôts, des invendus de fruits et légumes nous attendent. Il en sera de même au IGA, avec plusieurs chariots remplis de viennoiseries en tous genres. Un trajet ponctué d’échanges avec des employés et des bénévoles qui, tous ensemble, geste par geste, participent à l’établissement d’une chaîne de solidarité.
« T’as vu tous les sourires qu’on ramasse? On fait le lien entre du bon monde et des personnes défavorisées. Ils savent qu’ils participent à quelque chose de fort. Les gens ne veulent pas jeter la bouffe », souligne Richard Dufour, tout en demeurant désabusé devant l’ampleur d’un problème qui fait face, inerte, à sa solution. « D’un côté, les gens ont faim, et de l’autre, la bouffe est là, mais elle pourrit. »
Richard Dufour lance, à ce titre, un appel aux bénévoles qui voudraient rejoindre les rangs du GRAAL. « On a glané entre 25 et 50 000 kg de nourriture, cette année. Récemment, on s’est fait offrir 8 000 livres de bleuets, on a juste été capables d’en sauver 2 000. Au verger où l’on est allés en fin de semaine, on a ramassé 2 000 livres, il en reste 10 000. Je ne blâme pas les propriétaires, mais il faut faire le lien, il faut se donner les moyens de le faire collectivement. J’ai un besoin criant de bénévoles. »
« Il y a une crise humanitaire, je suis dedans tout le temps. C’est pas normal qu’une société aussi riche que la nôtre accepte ça. » Le bénévole, dévoué corps et âme à sa mission, pointe du doigt cette incohérence entre ce que l’on jette et les besoins de certains. Pour lui, la solution passe par une loi antigaspillage. « Ça prend une loi antigaspillage! Il y a assez de bouffe pour tout le monde au Québec, il y en a en masse! »
Distribuer
La deuxième partie de notre journée est consacrée à la distribution. Nous quittons donc Boucherville et prenons la route de Longueuil. Richard nous dit que c’est une petite journée, alors que le camion est plein à craquer et que nous peinons à nous trouver une place entre les sacs. « Là, on est riches de surplus et l’on s’en va de l’autre bord. »
Nous nous rendons dans des centres d’hébergement où Richard Dufour est accueilli avec joie, tant par les employés que par les bénéficiaires dans le besoin, qui nous aident à décharger le camion.
Le GRAAL est ainsi au plus près de la population qu’il sert et en comprend les besoins. « Moisson Rive-Sud fait une job qui est vraiment excellente, mais par exemple, s’ils donnent des pommes dans des quartiers où les gens ont des problèmes de dentition, eh bien, ils ne peuvent pas les manger. Donc, nous, on répartit ces surplus-là de façon à ce que ça ne se perde pas. »
Nous laissons Richard Dufour ici, alors qu’il part pour une nouvelle destination où des personnes dans le besoin l’attendent. « Je trouve ça indécent, ce que l’on fait à nos populations les plus pauvres, je trouve ça indécent que l’on jette du stock », nous dit-il en partant.
