Pierre Chagnon accroche sa toge
Pierre Chagnon, ancien bâtonnier du Québec et résident de Boucherville, prend sa retraite du droit. Rencontre avec un homme qui a fait de l’éducation sa vocation.
Pierre Chagnon nous a donné rendez-vous à la boulangerie Ange, à Boucherville, après l’avoir sollicité pour nous parler de sa carrière, qu’il a décidé de laisser derrière lui à plus de 80 ans.
Comme à son habitude, il nous retrouve avec un sourire aux lèvres, café noir à la main. « Pourtant, on me dit toujours qu’avec du lait et du sucre ce n’est pas plus cher. » Derrière la bonne humeur et la simplicité de l’homme se cache une partie de l’histoire du droit au Québec.
Juges de la Cour suprême, avocats, premiers ministres, ministres de la Justice… tout au long de l’entretien, M. Chagnon nous a parlé de ces rencontres marquantes qu’il a faites auprès de personnes qui sont devenues, pour la plupart, des amis. « À 17 ans, je voulais devenir avocat. Mais je ne le suis devenu qu’à 45 ans, parce qu’avant, il fallait gagner sa vie. Ma famille n’était pas aisée. Nous avons même vécu deux familles dans un même logement pour nous sortir de la misère. » Alors, il a commencé à travailler à la Commission des écoles catholiques de Montréal (CÉCM) dans le domaine de la formation permanente des adultes.
Toujours au sommet
De 1964 à 1988, après avoir été enseignant, préposé à la sélection du personnel enseignant, conseiller en relations de travail et directeur des projets, il a terminé sa mission à titre de directeur du Centre de services aux adultes à la CECM.
Après trois baccalauréats, deux licences et une maîtrise, toujours dans le monde de l’éducation, ses services sont retenus au Barreau du Québec, le 3 janvier 1989, par un contrat annuel qui sera renouvelé jusqu’au 31 mars 2007 pour mettre en place des formations auprès du personnel juridique. « J’ai occupé le poste de directeur du Service de la formation permanente et de secrétaire du Comité des équivalences. Je pensais que j’allais être responsable de la formation des futurs avocats, mais en fait, c’était pour les avocats déjà en exercice. Cela a été la plus belle carrière de ma vie. On me faisait des propositions pour organiser de la formation et je partais à la recherche des meilleurs avocats, des meilleurs juges, des meilleurs professeurs pour avoir leurs interventions. J’ai eu une carrière extraordinaire, toujours dans l’apprentissage. »
Dans le cadre d’une restructuration du service, en 2007, le contrat de M. Chagnon n’est pas renouvelé. C’est dans le monde de l’édition qu’il se tourne, toujours dans la formation juridique. Cela ne durera qu’une année. « En 2008-2009, mes confrères et consœurs me faisaient l’honneur de m’élire comme vice-président du Barreau du Québec. Je me souviens de ma femme admirant Pierre Péladeau, à la télévision, en disant que cet homme ne prendrait jamais sa retraite. Elle venait d’ouvrir une porte, elle ne pouvait plus dire non à ce que je me présente à la vice-présidence du Barreau. Nous étions trois confrères à porter notre candidature. » Connu partout au Québec pour les multiples formations et rencontres qu’il a organisées, il est élu vice-président du Barreau en 2008. La tradition veut que le vice-président devienne le bâtonnier l’année suivante, ce qui a été le cas et l’année suivante il finissait cette partie de sa carrière en devenant le bâtonnier sortant.
Bâtonnier
« J’ai été le seul dans ma famille à faire des études universitaires. Je ne m’attendais jamais à avoir une si belle carrière. J’ai été trois ans au conseil d’administration du Barreau. À cette époque-là, il y avait une coutume non écrite qui voulait qu’une année, c’était un avocat de Montréal qui devenait bâtonnier. L’année suivante, c’était un avocat de Québec. L’année suivante, c’était un avocat de province. Aujourd’hui, le mandat du bâtonnier est de deux ans, renouvelable une fois. »
En tant que bâtonnier, il a beaucoup travaillé avec Kathleen Weil, ministre de la Justice du Québec à l’époque sous le gouvernement libéral de Jean Charest. C’est ainsi qu’il a dû se pencher sur le projet de loi sur les mines, le projet de loi sur le voile ou encore sur la Commission d’enquête sur les nominations des juges, ayant pour mandat de présenter la position du Barreau lors des commissions parlementaires.
S’il y a une chose qu’il aurait aimé faire, « c’est de rendre la justice plus abordable. Il y a une blague que je n’aime pas trop, auprès des avocats, qui dit »Je ne pourrais pas me procurer mes propres services ». Alors, c’est sûr que ce n’est pas donné à tout le monde. J’ai voulu qu’il n’y ait plus de taxes sur les services juridiques au Québec. Je n’y suis pas arrivé. Le droit est bien fait, mais c’est difficile de trouver une justice parfaite, car il n’y a rien qui est parfait, mais il faudrait plus travailler sur l’accessibilité de tous à la justice ».
D’un autre côté, l’ancien bâtonnier a vu naître de belles choses, comme la médiation. « Je me souviens, quand j’étais directeur de la formation, un peu personne ne croyait en cette notion qu’était la médiation. Et il y avait un Barreau qui n’y croyait pas tellement au début, et aujourd’hui, le Québec est un modèle en la matière. »
Et maintenant
Chargé de cours à l’Université de Montréal, en charge de la formation continue à l’Ordre des administrateurs agréés du Québec et à l’Ordre des comptables généraux du Québec, agent politique pendant quatre ans du maire de Boucherville, Jean Martel, sans oublier ses nombreux engagements communautaires, sociaux et professionnels… vous comprendrez qu’il est difficile de résumer une vie aussi chargée que celle de ce Bouchervillois. De toutes ses expériences, ce qu’il retiendra, ce sont les nombreuses rencontres « exceptionnelles » qu’il a faites tout au long de sa carrière.
Aujourd’hui, M. Chagnon a démissionné de tous ses mandats professionnels. La toge est rangée. Elle pourrait être reprise par son petit-fils, qui suit ses pas comme l’a fait son fils, ces derniers étant avocats. Il continuera cependant à être membre au conseil d’administration du Carrefour des aînés à Boucherville, à apprendre l’espagnol et à prendre du temps avec sa famille.
Pour votre information, vous pourrez bientôt lire Pierre Chagnon dans les pages du Journal de Boucherville. Depuis 2017, dans des journaux, il tient des chroniques de suggestions de lecture. Dès ce mois-ci, le journal sera très heureux de proposer un espace à M. Chagnon pour parler d’une autre de ses passions.
