Chronique histoire : Boucherville au temps de la glace

Alors qu’Internet et l’électricité trônent aujourd’hui au sommet des services dits  » essentiels « , il me paraît intéressant d’aborder avec vous, dans le cadre de cette sixième chronique historique, des aspects méconnus de la vie au village de Boucherville avant que l’électricité et ses commodités n’y voient le jour.

D’entrée de jeu, il vous faut donc savoir que ce n’est que le 3 janvier 1916 que le conseil du village, dirigé par Théodule Huet, a autorisé la Sorel Light, Heat & Power à procéder à l’électrification du village. Cela dit, il vous faut également savoir que bien des années devront encore s’écouler avant que tous les villageois ne puissent en apprécier l’ensemble des bénéfices. Or, l’absence d’électricité dans les résidences et les bâtiments du village posait alors de nombreux défis.

On pensera notamment ici à la conservation des aliments. Ainsi, les ménages ne disposant pas de caveau utilisaient des glacières domestiques en bois. Le principe de fonctionnement en était très simple : un compartiment situé au haut était destiné à recevoir un bloc de glace. Comme le froid cherche naturellement à descendre, un compartiment situé directement dessous servait à la conservation des aliments. L’eau de fonte était, quant à elle, recueillie dans un récipient situé tout en bas. L’ensemble nécessitait, on le comprendra, un entretien rigoureux qui consistait à vider quotidiennement le récipient d’eau du bas et à remettre au besoin de la glace dans le compartiment du haut.

C’est dans un tel contexte que le commerce de la glace prenait toute son importance. Une glace que l’on devait  » récolter  » l’hiver sur le fleuve, puis entreposer bien à l’abri de la chaleur, jusqu’au moment d’en faire la livraison aux villageois. À cette époque, les experts dans ce domaine ne manquaient d’ailleurs pas au village. 

Mentionnons d’abord Joseph Laramée, lequel possédait, dans les années 1920, trois ou quatre entrepôts à glace et vendait celle-ci aux gens de Montréal.

On se doit également de mentionner les noms de Rosario et  » Pit  » Meunier, lesquels faisaient la récolte hivernale de la glace sur le fleuve. Une tâche difficile qui demandait courage et endurance.

On pense aussi à Roméo Jodoin et à son équipe qui, l’hiver venu, coupaient la glace sur le fleuve à l’aide d’une scie circulaire à essence d’un mètre de diamètre montée sur des patins et manœuvrée par trois hommes. Leur récolte était ensuite chargée sur des traîneaux tirés par des chevaux et transportée jusqu’à la  » glacière « , immense hangar isolé au bran de scie situé au 569, rue Saint-Sacrement. Roméo et son équipe prenaient également soin d’en effectuer, tout au long de l’année, la livraison à travers le village. Le tarif en 1935 était de 25 sous pour un petit bloc, et de 35 pour un gros.

De telles récoltes hivernales se poursuivront jusqu’en 1960, année où le gouvernement fédéral statuera que l’eau du fleuve est polluée et que, par conséquent, la glace qui en est tirée est impropre à la consommation. La  » glacière  » de la rue Saint-Sacrement sera alors démolie et cèdera sa place à une résidence.

Mais, en l’absence d’électricité, la conservation des aliments n’était pas l’unique défi à relever. On pensera ici à celui de l’éclairage. Pas étonnant de retrouver dans les livres de comptes des commerçants de l’époque une récurrence étonnante de ventes de chandelles et d’huile à lampe.

Toujours sous le thème de l’éclairage, laissez-moi clore cette chronique en vous présentant un autre personnage ayant marqué, à sa façon, la vie au village avant son électrification. Il s’agit de M. Émile Carrière, qui fut, en 1893, le premier allumeur de réverbères du village. Mais alors que l’allumeur imaginé par Saint-Exupéry dans Le Petit Prince était très occupé à gérer, chaque minute, le seul réverbère de l’astéroïde 329, M. Carrière avait une charge de travail beaucoup moins contraignante, puisque l’éclairage des rues du village ne nécessitait que 30 fanaux à l’huile et que, par souci d’économie, il avait reçu du conseil du village la consigne de ne pas allumer les fanaux les nuits de pleine lune. Autre planète, autres usages.