Chronique histoire : le parc King Edward

Dans le cade de ma chronique précédente (parue le 11 mars), je vous ai laissés alors que, à la suite du décès de M. Charles Desmarteau (1839-1897), les grandes Fêtes de nuit devenaient chose du passé et que le club nautique prenait la relève de « La Réunion de Boucherville » dans l’organisation des régates annuelles.

Par René Coutu, 
chroniqueur pour la Société d’histoire des îles percées à Boucherville

On pourrait, à ce stade de l’histoire, être tenté de croire que l’effervescence au village était en voie de s’estomper. Ce serait là faire fi de l’ouverture, en 1909-1910, dans la portion sud-ouest de l’île Grosbois, d’un tout nouveau parc d’attraction, le King Edward Park.

Eh oui, un véritable parc d’attractions! Ancêtre méconnu du parc Belmont et de La Ronde, le parc King Edward offre alors un éventail surprenant d’attractions et de manèges.

On y retrouve entre autres « le Scenic Railway, les plus longues montagnes russes au monde », le « Virginia Reel » (version plus modeste de montagnes russes), une ménagerie, une piste de course équestre, des écuries, un champ d’aviation, une longue promenade en bois, un carrousel, un restaurant, une salle de danse, ainsi qu’une plage ouverte à la baignade.

Il ne faut pas se surprendre d’apprendre que le parc devient très vite un lieu incontournable pour les Montréalais, lesquels peuvent, pour s’y rendre, compter sur une flotte de six luxueux bateaux à vapeur qui offre, pour la modique somme de 20 cents (aller-retour) et pendant toute la journée, un service de navette toutes les 15 minutes.

Les résidents de Boucherville ne sont d’ailleurs pas en reste. Pour eux, la traversée se fait aisément en chaloupe; n’en déplaise au curé du village, qui ne se gêne pas pour en proscrire la fréquentation. À ses dires, il en va du salut des âmes de ses fidèles. Mais le parc n’attire pas que les « locaux ». Le vicomte Jacques de Lesseps, fils du promoteur du canal de Suez et du canal de Panama, fera usage du site pour y assembler des avions. De son côté, l’aviateur Louis Blériot, premier homme à avoir traversé la Manche en avion en 1909, viendra y faire des essais de vol. Eh oui, vous avez bien lu. Il fut un temps où des avions rudimentaires fauchaient les marguerites de l’île Grosbois.

Mais alors, qu’est devenu le parc? Eh bien, l’implication du Canada dans la Première Guerre mondiale (1914-18) et l’épidémie de grippe espagnole de 1918-19 ont durement touché les activités du parc. De fait, à partir de 1920 et jusqu’à sa fermeture, vers 1928, l’achalandage repose principalement autour des courses de chevaux, puis des courses automobiles.

À ce moment de notre histoire, il importe également de mentionner que l’inauguration, en mai 1930, du « Pont du Havre » (rebaptisé Jacques-Cartier en 1934) et l’arrivée des routes en macadam viendront grandement favoriser l’essor de l’automobile et du transport en autobus. Dès lors, il en sera fini de la grande ère des bateaux à vapeur entre Montréal et Boucherville.

On ne sera donc pas surpris d’apprendre que, pour plusieurs, 1930 marque le début de la fin de la grande époque de la villégiature au village. Mais il n’est pas dit que la vie au village deviendra morose pour autant. Loin de là. C’est simplement que les temps changent. Ma prochaine chronique saura vous en convaincre.

Entretemps, je me permettrai une suggestion. L’été prochain, si vous vous rendez sur l’île Grosbois en empruntant la navette fluviale qui part du quai fédéral, à votre arrivée à l’île, arrêtez-vous quelques instants et laissez votre imagination vous ramener dans le passé. À quelques mètres de vous, en aval, se trouvait le grand débarcadère par lequel les visiteurs accédaient à la grande promenade en bois du parc King Edward. Le Scenic Railway se situait, quant à lui, un peu plus loin à votre gauche. Portez l’oreille. Qui sait?

Peut-être entendrez-vous, provenant d’un passé pas si lointain, l’écho des foules qui ont foulé ce lieu.